Manifester

C’est dans la seconde moitié du 19è siècle qu’on date l’apparition de la manifestation sous sa forme moderne. A l'instar des "corporations", du "droit de grève" et même du "suffrage universel" (confisqué périodiquement aux classes populaires), la manifestation fait l'objet d'une défiance chronique de la part des élites politiques et économiques françaises. Le spectre des « mouvements de rue » qui ont fait et défait les régimes depuis 1789 lui confère une forme d’illégitimité qui demeurera longtemps la norme. Aussi, à la fin du 19ème siècle, le nouveau régime limite encore l’expression du droit de pétition au Parlement et continue à interdire la tenue de réunions sur la voie publique. En vertu de la loi municipale de 1884, son éventuelle tolérance relève de l’appréciation des maires, tandis qu'à Paris, elle est soumise au bon vouloir de la préfecture de police. Au 20è et 21è siècle, malgré l'institutionnalisation et la pacification de la manifestation, malgré aussi l'apparition de conventions internationales qui protègent la liberté d'opinion et la liberté d'expression, la situation évolue peu. La création d'un nombre croissant de nouveaux délits et la mise en œuvre de nouvelles techniques de maintien de l'ordre conduisent régulièrement à priver des milliers de personnes de leur droit de manifester : arrestations dites préventives, pratiques de la nasse de manifestants pacifiques, usages excessifs de la force, fouilles et confiscations de matériels de premiers secours, gardes à vue arbitraires, etc.


Les manifestations d'aujourd'hui portent les traces de cette histoire mais aussi de l'histoire sociale des différents groupes sociaux qui se mobilisent pour faire entendre leurs exigences, leurs indignations, ou simplement leurs conceptions de la justice et de la vérité. Bien que les gouvernements aient rarement déterminé leur politique à la longueur des cortèges, l'ampleur de la répression dont les mouvements sociaux font aujourd'hui l'objet est sans doute un indicateur de la menace qui pèse sur des régimes incapables de répondre aux crises économiques, sociales, écologiques et démocratiques que leurs gouvernements ne font souvent qu'accentuer par leur gestion du pouvoir.


A travers cette série de photographies tirées de mobilisations récentes en France, on voudrait rappeler d'abord quelques unes des permanences et des transformations de la manifestation au fil du temps. On voudrait aussi donner un aperçu de la diversité des styles de manifestants et des manières de manifester en faisant comprendre quelques unes des fonctions que ce mode de contestation peut remplir pour ceux qui y recourent. Par delà les clivages qui traversent chaque mouvement social, par delà la diversité des traditions politiques et  des stratégies, cette ébauche se veut surtout une invitation à la discussion. Elle est fondée sur la conviction (ou l'illusion...) que l'objectivation des pratiques manifestantes peut aussi aider les militants à interroger leur propre rapport à l'engagement et contribuer,  peut-être, à  inventer des formes de mobilisations collectives plus efficaces.

Quelques références et ressources


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