Visages de "Gilets jaunes" (en Noir & Blanc...) - Brice Le Gall

Visages de "Gilets jaunes" (en Noir & Blanc...)

Région Parisienne (17 Novembre 2018 - ?)


Mécano, infirmière, conducteur de bus, artisan VTC, comptable, ambulancier, ouvrier, cheminot, retraité, etc. la mobilisation des « gilets jaunes » est éminemment populaire dans sa composition sociale. Elle l’est aussi dans « l’opinion publique » construite par les grands médias dont l'engouement s'explique probablement autant par la logique de l'audimat que par l'opportunité que représente ce mouvement pour manipuler les émotions du Peuple et se présenter comme son porte-parole légitime.


Faiblement organisées, du moins à distance, initialement, des organisations politiques et syndicales traditionnelles, les personnes mobilisées ont pourtant elles aussi prétention à se représenter, notamment contre les « élites », et contre Macron en particulier. Partie d’une simple grogne sur la hausse du prix du carburant, les slogans des manifestants débordent largement la critique (très libérale) de l’impôt ou du "trop d’État". Pour certains manifestants, c’est d’abord la faiblesse du pouvoir d’achat qui est mis en avant, mais aussi, et surtout, la dénonciation des inégalités sociales, des cadeaux faits aux riches aux dépens de celles et ceux qui voient leurs conditions d’existence se détériorer ; pour d’autres, c’est le recul des services publics dans leur environnement immédiat qui est déploré, parce qu'ils sont justement les seuls capables de garantir une véritable transition énergétique ; pour d’autres encore, il s'agit d'un simple geste de solidarité vis-à-vis des gens qui galèrent, comme ce manifestant qui réclame, prosaïquement, "l’abolition de la misère".


A Paris, la marche improvisée vers le Palais de l’Élysée et les scènes d'émeutes qui se sont déroulées la nuit du 1er décembre résonnent comme un avertissement qui s’explique sans doute d’abord par la violence des inégalités structurelles qui traversent la société française. Mais c’est peut-être, aussi, la synchronisation des souffrances, des crises et le sentiment d'humiliation de ce "peuple" face au mépris répété de leur Président et face à l’arrogance du monde qu'il représente qui met le feu aux poudres.


Progressivement, la colère se transforme en rage chez certains manifestants et derrière la multiplication des revendications réclamant la démission pure et simple (sinon la tête…) du Président est réaffirmé aussi un puissant désir de Démocratie. Malgré les stratégies pour entraver la mobilisation (sous-estimation du nombre de participants, blocage des accès pour se rendre sur les lieux de manifestation, disqualification symbolique des porte-parole du mouvement dans les médias), malgré aussi la répression policière particulièrement brutale (recours à des blindés pour boucler la place de l’étoile et la Place de la République  le 8 décembre, nombre considérable de blessés et d’interpellations aveugles), peu d’éléments semblent affecter la détermination des manifestants. Des listes de revendications de plus en plus détaillées s’étoffent et circulent, et le mouvement est rejoint par les groupes politiques habituels et habitués de la manifestation : Autonomes, anti-fa, anarchistes, gauchistes (initialement bien suspects sinon méprisants à l’égard de ces nouveaux manifestants…) embrayent le pas, aux côtés de certains collectifs de familles des victimes de violences policières. Des syndicats, des associations et d’autres organisations politiques invitent aussi explicitement à rejoindre et soutenir les Gilets Jaunes. Les représentants et sympathisants de la France insoumise sont évidemment mobilisés puisqu'un nombre important de manifestants reprend à son compte (parfois, sans le savoir) plusieurs mesures de l'Avenir en commun (sur la répartition des richesses, la révocation des élus, la place centrale des référendum, l’écriture collective d’une 6ème République, etc.).


Dans ce contexte, l'énergie déployée par l'extrême droite pour noyauter et instrumentaliser le mouvement est retombée comme un soufflet. La multiplication des meeting de soutien, la conjonction des revendications avec les écologistes lors de la marche mondiale pour le climat et, surtout, la détermination des gilets jaunes dans les différentes villes de province et les multiples ronds point du territoire sont des signes parmi d’autres de la puissance de cette mobilisation. Au final, seul le traitement médiatique semble pouvoir limiter son ampleur. Après l'allocution de Macron du 10 décembre et les quelques miettes concédées aux classes populaires et moyennes, les médias dominants ont donc repris leur fonction d'instrument d'oppression symbolique. En multipliant les signes d'allégeance au gouvernement, en tentant de définir à la place des Gilets Jaunes les limites raisonnables de leurs revendications, ou encore en se focalisant sur la mobilisation des grandes villes et les images de violences les plus à même de décourager les gens de manifester en masse, les grands médias ont contribué à donner l'image d'un mouvement éclaté et divisé.


Bien que ce revirement médiatique s'ajoute aux effets apriori démobilisateurs de la trêve de Noël, il n'est pas évident que le mouvement s'essouffle ou qu'il ne réapparaisse un peu plus tard sous des formes plus radicales. Si les Gilets Jaunes parisiens et d'ailleurs venaient en renfort aux opérations de filtrage du marché de Rungis (un point névralgique et symbolique des échanges économiques), leurs revendications pourraient peut-être, enfin, être prises au sérieux.


Une liste des revendications envoyée aux médias par des représentants du mouvement ainsi que deux très bons textes de Benoît Coquard et de Gérard Noiriel permettent de prolonger la réflexion sur cette histoire (qui ne reste qu'à écrire...)


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