S'organiser pour tenir. Coûte que coûte... - Brice Le Gall

S'organiser pour tenir. Coûte que coûte...

mercredi, 16 janvier 2019


Senlis, Chevrière, Bois de Lihus, Resson sur Matz, Noyon... Dans l’Oise, des camps de Gilets jaunes fleurissent en plein hiver. Et tout indique qu’ils passeront les saisons aussi longtemps que le gouvernement n’aura pas réorienté radicalement sa politique et réformé en profondeur les institutions de la République. Alors que ce mouvement social connaît une répression politique, policière, judiciaire, et aussi médiatique sans précédent, rien ne semble attaquer la détermination des occupants. Après une « première sommation » à Beauvais, une escapade remarquée à Chantilly la « Bourge(oise) », une troisième mobilisation se prépare pour l’acte 10 d’ores et déjà intitulée : « Prise de conscience »... Une action pour tous les morts et mutilés depuis le début du mouvement. Une mémoire collective est en train de se construire.


En attendant, "il faut tenir" et donc créer les conditions pour tenir. Aujourd’hui, le vent souffle fort sur les ronds-points du département et une vague de froid est annoncée pour la fin de la semaine. Pendant que les enfants dessinent dans la cabane et que le café est servi aux visiteurs venus simplement témoigner de leur soutien, d’autres gilets jaunes s’activent dehors. D’abord, pour ranger les palettes, consolider les cabanes et surtout les isoler. Il faut apporter le maximum de confort à celles et ceux qui restent dormir la nuit ou qui peuvent garder le camp dès qu’ils sont libérés du travail. Il faut aussi préparer le matériel pour la prochaine manifestation, notamment le grand panneau qui signalera aux automobilistes le lieu de  l'événement. En l'absence de relais médiatique, il s'agit encore de la méthode la méthode la plus efficace pour toucher les sympathisants de la région qui n'utilisent pas Internet.  Pendant ce temps, d’autres repeignent le mur tagué de la station essence abandonnée. Une première revendication « RIC en toutes matières » a été inscrite en grand mais il reste une place à exploiter sur une autre partie du mur. La réflexion est en cours, tout le monde est ouvert aux suggestions.  Progressivement, l'espace de vie s'aménage à l'aide de petites améliorations matérielles et esthétiques. Celles-ci contribuent évidemment à la chaleur du lieu, mais aussi à l'entretien voire à la reconstruction de sociabilités dans des espaces géographiques où elles ont largement disparues.


Le soleil se couche rapidement et la réunion du soir à Chevrière se profile. Il y sera question de la prochaine action de la « brigade mobile des Gilets jaunes ». L’événement est tenu secret. Les relations jusque-là cordiales avec les RG et les gendarmes se sont tendues ces derniers temps. Les convocations arbitraires et les manœuvres d’intimidation se sont multipliées aussi. Peu importe, les réunions continuent et continueront. Ce soir, la grande cabane est comble et le caractère transgénérationnel de la lutte saute encore plus aux yeux. Les enfants, les ados accompagnent leur père ou leur mère. Comme lors du Réveillon, certains retraités sont venus avec leurs petits-enfants. Autour du brasero, transformé en véritable poêle à bois, on se serre les uns les autres pour que tout le monde trouve une place à peu près confortable. Puis, les prises de paroles s’enchainent, les femmes et les hommes s’écoutent calmement, personne ne semble craindre de s’exprimer, personne ne cherche non plus à se distinguer par son intervention. Modestement, chacun essaye d’apporter sa pierre pour consolider et amplifier le mouvement. Les organisateurs font leur auto critique de la dernière mobilisation. Rien ne les différencie fondamentalement des autres gilets jaunes. Pas d’effet de manche, pas de mots inutiles, ils ne sont ni chefs, ni leaders. Et ça tient : des gens, pour partie exclus de la vie institutionnelle et politique, recréent des espaces publics de discussions démocratiques. Les fausses divisions entre fractions de classes populaires et moyennes semblent temporairement suspendues. Une conscience de classe s’exprime explicitement, au moins à travers l’opposition entre le peuple et les élites. Mais elle s’exprime très différemment des façons de faire des militants politiques traditionnels. La violence symbolique du langage réservé aux initiés est comme suspendue, les références idéologico-intellectuelles, qui serviraient à briller, sont neutralisées. On vient comme on est et on parle comme on parle. On vise l'efficacité, sans pour autant se prendre au sérieux. Et sans doute parce que tout le monde pressent plus ou moins que les considérations idéologiques ne peuvent que diviser, celles-ci sont tenues intelligemment à distance des discussions collectives.


De fait, dans cette assemblée, l’éventail des choix politiques est large. Certaines personnes ont voté France insoumise aux dernières élections et sont prêtes désormais à tracter sur les marchés, dans les cités, pour faire connaître le programme. Pour elles, il faut aussi impérativement mobiliser par les urnes. D’autres ont voté FN, non pas tant en raison d’un racisme à l’encontre des immigrés mais parce que ce Parti représente pour eux le Parti anti-système par excellence. D’autres personnes encore se sont retirées du jeu politique institutionnel parce qu’elles n’y croient plus, parce qu’elles ne peuvent plus y croire après tant de trahisons, de désillusion, de désenchantement.


Après la réunion, des petits groupes se forment autour du camp. Ici ou là, on continue de parler de la vie, de ses blessures, de ses difficultés au boulot. On moque beaucoup Macron et on retourne son mépris de classe contre lui.  On évoque aussi des choses plus joyeuses et plus heureuses comme ces rencontres insoupçonnées sur les ronds points qui se transforment en histoires d’amour. Une chose est sûre, cette lutte est emprunte d’une espérance et d’une combativité extraordinaire. Elle travaillera la vie des gens de façon durable.


Texte et photographies : Thibault Cizeau et Brice Le Gall

Powered by SmugMug Log In