Première sommation dans l'Oise - Brice Le Gall

Première sommation dans l'Oise

Beauvais, 5 janvier 2018


Direction l’aéroport de Beauvais, la plateforme du low-cost aérien. Ici, le « kérosène n’est pas taxé ». Plusieurs compagnies aériennes déclarent leurs profits en Irlande. Le ciel est bas, les avions Ryanair décollent et le cortège des gilets jaunes est déjà très important. Les gens viennent des quatre coins du département de l’Oise (Senlis, Compiègne, Ressons-Sur-Matz, Arcy, Noyon…). Soudés, ils avancent ensemble : « Macron démission ! ».


Bloquée à l’entrée de l’aéroport, puis refoulée, la manifestation prend la direction du centre ville. Les forces de l’ordre anticipent, l’artère principale est barrée à quelques encablures du centre. De plus en plus dense le cortège pourrait passer sans problème. Certains ironisent sur le nombre de participants tout en filmant avec leur smartphone : « 200 personnes selon BFM TV ». D’autres n’en reviennent pas de voir autant de Gilets jaunes à Beauvais : « Il y a eu la trêve des fêtes de Noël, c’est normal, mais autant de monde, ça fait vraiment plaisir à voir. » Des automobilistes jouent du Klaxonne, des motards font ronfler les moteurs, certains habitants descendent de leur maison et enfilent leur gilet jaune.


A une trentaine de mètres du barrage, policiers et manifestants se fixent en chiens de faïence. Un groupe de 4 jeunes femmes prend les devants. Elles signalent aux « garçons », situés derrière, qu'elles sont en premières lignes. La foule s’avance alors qu’un car transportant des voyageurs se trouve pris en tenaille entre policiers et gilets jaunes. Le brigadier, manifestement paniqué, lance la première sommation. Quelques secondes plus tard, une quantité impressionnante de gaz lacrymogènes pleut du ciel. Beauvais a les yeux dans un brouillard épais, ça pique, ça crache et la colère des femmes et des hommes redouble. « Vous n’avez pas le droit de ne pas nous laisser manifester ! », « On n’a rien fait, on est pacifique ! ». Plusieurs Gilets jaunes essayent de mettre en sécurité les voyageurs du bus, notamment les enfants.


La tension redescend lentement, le cortège se disloque. Des petits groupes s’organisent pour contourner le barrage, certains par l’avenue Jean Moulin, d’autres par des petites rues. Objectif la Cathédrale, puis la mairie. V. 30 ans, secrétaire comptable, suit une formation à l’AFPA (Agence de formation professionnelle pour adulte) pour obtenir le niveau bac et ainsi augmenter son salaire : « J’ai rejoint le mouvement une semaine après le début. On dit les taxes et tout mais non, il n’y a pas que ça ! Là, moi, je suis une formation à Compiègne et elle va fermer ! On va aller où ? Y a pleins de choses qui ne vont pas ! On veut bosser, on fait des formations pour ça et derrières y a quoi ? Rien… » Pour V., comme pour beaucoup d’autres gilets jaunes, ce mouvement porte un combat global, la question de la fermeture des services publics est aussi importante que celle de l’essence, de la précarité, des difficultés rencontrées pour survivre. Tous les samedis, elle s’organise avec sa fille pour donner un coup de main aux Gilets jaunes.


Deux jumeaux déguisés en « Gaulois » errent dans une rue adjacente. Le regard un peu perdu, ils essayent d’aborder les passants. Scandalisés par les salaires de la classe politique (« Tu sais combien on donne tous les mois à Sarkozy! »), ils insistent aussi sur les immigrés « qui ne veulent pas s’intégrer » et « qui font pression sur le coût du travail ». Ils reconnaissent en même temps que l’intégration n’est pas le seul fait de la volonté, que le traitement réservé aux Algériens et Marocains a été déplorable en France et que le système est très bien fait pour que « les petits s’en prennent aux petits ». Faire diversion, détourner les gens des causes profondes de leurs souffrances, ils ont conscience de ces tentatives de manipulation.


Plus bas, un père de famille d’origine maghrébine, survêt, baskets à la bulle, rentre chez lui avec ses deux filles. Il est surpris de sentir la lacrymo et d’apercevoir courir des gens d’un peu partout : « C’est bien, continuez, ça fait du bien à cette ville dortoir… ! ». Les gendarmes et la police nationale sont dépassés, des chats et des souris on ne saurait plus dire qui est qui. Plusieurs petits groupes de gilets jaunes se retrouvent dans le centre, tout près du marché de Noël pour reformer une foule compacte. Retrouvailles parfaites, une dizaine de crs est pris en nasse. Ça chante, ça essaye de fraterniser, « CRS avec nous, CRS avec nous ! » ? L’un deux venu de Limoges, l’air fatigué et un peu embarrassé, évoque a demi mots ses conditions de travail en montrant ses jambières trop larges, impossibles à attacher. Puis, de nouveau les lacrymos, les gilets jaunes se redispersent.


Il est bientôt 14h. Encore une dernière Marseillaise devant l’hôtel de ville avant de repartir vers l’aéroport. X., habillé d’un treillis militaire, de pompes de rando et d’un bonnet avec une petite feuille de cannabis imprimée, s’apprête à rentrer avec son pote S. Sur le gilet du premier on peut y lire « TV Libre ». Il s’agit d’un ancien technicien d’une chaine publique française qui a tout plaqué. Son ami est un ouvrier électricien qui répare les transformateurs du métro parisien. Ils viennent tous deux des alentours d’Arcy et sont mobilisés depuis le début du mouvement : « (…) On s’en fout de l’étiquette politique, on s’en fout ! Ce qui est remarquable dans ce mouvement, c’est qu’on ne regarde pas d’où tu viens ! On construit autre chose. Les gens n’ont pas un rapport partisan à la politique. Ces gens ils en peuvent plus, voilà…C’est ça qui les réunit ! Maintenant c’est fini, ce système ne fonctionne pas. »


La colère qui s’exprime n’est définitivement ni « brune », ni « rouge ». Elle transcende les catégories politiques des sondeurs, des éditorialistes, ou encore des militants traditionnels. Elle entend simplement replacer l’humain au cœur des valeurs supposées faire le ciment de la République : Liberté, Égalité, Fraternité.


Texte et Photographies : Thibault Cizeau et Brice Le Gall.

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