Le SOS des Gilets jaunes de Senlis - Brice Le Gall

Le SOS des Gilets jaunes de Senlis

Senlis, mercredi 19 décembre 2018


Face à un mouvement populaire, s’inscrivant dans la durée, commençant à faire des émules à l’étranger et ayant prétention à bouleverser les règles du jeu politique et économique, les médias dominants (éditorialistes en tête) resserrent les rangs. Après le moment des réductions grossières (assimilation des Gilets jaunes à l’extrême droite, à des nouvelle formes de poujadisme, ou encore à des incultes égoïstes ne s’intéressant qu’à leur pouvoir d’achat sans préoccupation pour l’écologie), arrive le temps de la décrédibilisation radicale en vue de diviser et d’affaiblir le mouvement : Sommations incessantes à ne pas aller manifester dans les grandes villes ; surexposition des violences (des manifestants) ; injonctions unanimes et unilatérales à les condamner ; délégitimation des revendications sociales et de certains représentants des mobilisations ; chantage à la survie des petits commerçants et au ralentissement de l’économie française, etc. Autant de rappels à l’ordre déversés de manière continue sur les chaînes d’information telles que BFM-TV, LCI ou CNews.


Le mouvement s’essoufflerait et, pour certains commentateurs, les gilets jaunes mobilisés seraient désormais une poignée d’irréductibles en voie de radicalisation cherchant à faire vaciller la démocratie. Pour les médias dominants, il s’agit en fait de trouver des solutions de sortie de crise pour préserver le gouvernement en place afin qu’il « garde le cap » des réformes néolibérales tout en continuant à défendre les institutions qui contribuent à légitimer son pouvoir. Une fois de plus, ces médias fonctionnent comme un instrument d’oppression symbolique des mouvements sociaux, et des classes populaires et moyennes en particulier.


Sur le rond point de Senlis, la caricature dessinée par les médias résiste mal à l’épreuve des faits. Ici, ce sont des aides soignantes, des travailleurs sociaux, des ouvriers, des retraités, des bénéficiaires de l’allocation adulte handicapée qui s’organisent depuis le 17 novembre avec l’aide de la population des alentours. Au milieu des pins, le camp, parfaitement propre et rangé (« on ne veut rien à avoir à nous reprocher » insiste un occupant), ressemble presque à un centre de vacances. Il comporte plusieurs espaces habitables dont un chauffé avec un poêle à bois gracieusement déposé par une personne de passage solidaire du mouvement. De grandes tentes ont été montées pour faciliter le couchage des gens qui restent sur place la nuit. Des règles de vie ont été affichées à côté du coin dédié à la cuisine, elle aussi approvisionnée par des habitants bienveillants, des automobilistes, des routiers. D’après M. (ancienne assistante de direction à la retraite): « On se croirait sur la place du village. Je ne connaissais pas ces gens avant de venir, ce qui me frappe le plus c’est cette solidarité entre nous. Avec internet, les réseaux sociaux, on ne connaît plus ses voisins, on ne sort plus de chez nous. Ici on se rencontre. » (…) « On pose peu de questions sur nos origines, nos métiers. Sur le plan politique, il y a sans doute un peu de tout, mais on n’affiche pas nos étiquettes pour ne pas créer de tensions. Chacun vient avec ses idées. »


En dépit de la neutralisation des appartenances partisanes meilleur moyen de préserver le mouvement, la perspective politique n’est évidemment pas absente. Comme autour du rond point de Compiègne, des personnes s’activent à chaque entrée pour distribuer un tract commun réclamant la possibilité d’un référendum d’initiative citoyenne (RIC) : « Les revendications des citoyens ne se limitent pas à la baisse des taxes sur le carburant : citoyens, citoyennes, il nous faut le RIC ! ». Le tract précise les modalités de ce dispositif : « la possibilité de destituer un membre du gouvernement ou un responsable politique (référendum révocatoire), celle de modifier la constitution (référendum constituant), celle de proposer une loi (referendum législatif) enfin, celle d’annuler une loi (référendum abrogatoire). « Là réside le vrai droit de vote, celui qui donne le pouvoir au peuple, et non celui qui permet uniquement d’élire des politiciens qui trahissent les promesses une fois élus sans que nous ne puissions rien faire. (…) C’est en possédant enfin de vrais outils démocratiques tels que ceux-là, que la souveraineté du Peuple pourra être respectées et qu’une justice sociale pourra être appliquée. (…) Il faut établir enfin une vraie démocratie ! »


Bien que la défiance soit forte vis-à-vis de la classe politique actuelle, on ne peut s’empêcher de rapprocher ces revendications des mesures portées par la France insoumise depuis les élections présidentielles de 2017 : la volonté d’instaurer une 6ème République permettant d’en finir avec la « Monarchie présidentielle », la mise en place de nouvelles règles du jeu pour rénover radicalement la classe politique (l’inéligibilité à vie de toute personne condamnées pour corruption, la démocratisation de l’accès aux responsabilités politiques), et surtout la place centrale accordée au Référendum concernant l’élaboration d’une nouvelle constitution, le droit de révocation des élus en cours de mandat, la volonté de neutraliser les lobbies, etc.


Ce désir de démocratie directe offre un parfait démenti aux analystes décrivant les classes populaires et moyennes comme des fractions de la population amorphes, individualisées, dépolitisées ou encore « racistes » (tant ces préoccupations paraissent marginales dans les discussions autour des ronds point). La défiance entretenue vis-à-vis des médias relève finalement de la même logique : leur pouvoir est si important aujourd'hui que la lutte des mouvements sociaux passe obligatoirement par une lutte pour la réappropriation démocratique des médias dominants. Seul moyen de combattre l’image souvent méprisante et démobilisatrice qu'ils tentent de donner du peuple.


Un appel vient d’être rédigé en ce sens par ACRIMED. En attendant, les habitants du rond point de Senlis cherchent un plan B pour contourner l’arrêté d’expulsion déposé par le préfet.


Texte et photographies : Thibault Cizeau et Brice Le Gall

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