Fin du Moi(s), début du Nous : des psy rejoignent les Gilets jaunes - Brice Le Gall

Fin du Moi(s), début du Nous : des psy rejoignent les Gilets jaunes

Paris, le 10 février 2019


Alors que les "intellectuels critiques" peinent à s'organiser pour soutenir concrètement le mouvement, plusieurs psychanalystes ont tenté de les réveiller en compagnie d'un gilet jaune de l'Oise appelant à les rejoindre dans la lutte. L'une d'elle a rappelé le rôle joué par certains penseurs dans la fabrique de l'individu néolibéral : une manière de se réapproprier sa discipline et surtout de la mettre au service des idéaux qu'elle est supposée défendre. Ci dessous, la retranscription d'une large partie de son intervention :


"Je profite de cette prise de parole pour dénoncer l’utilisation et la corruption de la psychanalyse par la société capitaliste néo-libérale dans le but de transformer le citoyen en consommateur, en objet assujettis aux marchands et aux marchandises, devenant lui-même une marchandise.


Cette dérive fut initiée par Edwards Bernays, neveu de Freud, inventeur des « relations publiques » dans les années 20 aux USA. L’utilisation frauduleuse de la découverte freudienne est devenu le premier outil de la propagande du capitalisme néo-libéral. C’est cette propagande qui sévit aujourd’hui.


De cette première dérive en découle une seconde qui viendra conforter l’idéologie et la suprématie capitaliste à travers la promotion de la psychologie du Moi ( Ego psychology) initiée en 1937 par Heinz Hartmann aux USA. Cette idéologie psychologique promeut les fonctions a-conflictuelles du moi ainsi que sa fonction d’adaptation à la réalité, en faisant fi de la découverte freudienne des mécanismes de l’inconscient.


Les Gilets Jaunes ont un slogan qui vient déconstruire cette dérive idéologique et négationiste de l’inconscient individuel et collectif. Ce slogan est : « la fin du Moi (s), le début du nous. » Les Gilets Jaunes, à travers le retour pulsionnel d’un refoulé social trop longtemps contenu, font symptômes. Ils sont le symptôme de la révolte contre l’asservissement des pulsions de vie et de mort au seul profit du capitalisme néo-libéral. Ils sont le symptôme de la révolte contre la confiscation de la part inconsciente de l’homme qui construit la division subjective et par là même son humanité.


Si comme l’affirme Lacan « l’inconscient c’est le politique », alors nous sommes à une heure éminemment politique. Les Gilets Jaunes en demandant le Référendum d’Initiative Citoyenne désirent un retour à l’idée de base de la démocratie, idée de base qui est de changer les relations de pouvoir qui régissaient le monde auparavant.


Pour Edward Bernays, la démocratie servait à maintenir ces relations de pouvoir, donc à ne rien changer à l’ancien régime tout en faisant croire au peuple à un changement. C’est à cette fin qu’il utilisa la psychanalyse pour pervertir la portée même de la démocratie et le pouvoir du peuple par le peuple et pour le peuple.


En tant que citoyenne, en tant que psychanalyste, je ne peux me résoudre à cette complicité. C’est pourquoi je m’engage auprès des Gilets jaunes afin de soutenir la libération d’une parole qui fait éclat, certes parfois de façon anarchique et excessive puisque trop longtemps contenue, mais une parole qui reprend ses droits aujourd’hui.


Je pense que nous pouvons, nous autres psychanalystes, avoir un rôle essentiel dans cette libération. Je pense que nous pouvons soutenir cette parole retrouvée, dans un premier temps, en l’acceptant, tout comme nous accueillons et acceptons le symptôme, pour ensuite tenter ensemble avec les Gilets Jaunes d’élaborer cette parole dans un projet commun, pour un monde plus juste, pour un monde meilleur.


Comment intervenir ? C’est à chacun, s’il le souhaite, de trouver la manière."


Magali Bernard, Psychanlalyste et Gilet jaune

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