Compiègne Ouest sortie 9 - Brice Le Gall

Compiègne Ouest sortie 9

-Samedi 15 Décembre 2018


22h30, deux degrés Celsius, le vent nord-est pique les oreilles. Il pleut fort. Un panneau clignote sur l'autoroute « Attention : danger manifestation ». Au milieu d'un rond point, 8 Gilets Jaunes sont emmitouflés dans une cabane solidement équipée d’un isolant thermique. Sur des bottes de pailles, deux matelas bien épais ont été disposés. Cette pièce fait office de salle à manger et de chambre à coucher. Une seconde est dédiée à la cuisine. La lumière fonctionne grâce au groupe électrogène situé à l'extérieur. Il y fait presque bon : "Alors, ça a chauffé aux Champs ?" (...) "Vous voulez un café les gars ? Asseyez-vous, rentrez, on va se serrer  !"


R. un jeune homme  à l'allure frêle habillé d’un ensemble militaire, bonnet noir vissé sur la tête nous montre les photos et vidéos réalisées lorsqu’ils ont bloqué les barrières du péage : Opération péage gratuit avec une quarantaine de participants : "ça a bien marché". R. est de Chambly, une commune de l’Oise situé à 40km au sud du département. Il est déterminé : « Je bougerai pas ! La copine, elle, ne viendra pas… Elle en a même un peu marre que je vienne, mais je bougerai pas ». Il y a un mois, il ne connaissait pas les autres membres du groupe.


L. (retraitée) nous montre le règlement intérieur qu’ils ont rédigé : "Ici,  on a interdit l’alcool, oui oui c’est mieux." (...) "En principe, on interdit aussi la clope à l'intérieur, mais là c'est exceptionnel, il fait trop froid pour aller dehors". "A Noyon, par contre, ils picolent mais chacun fait comme il veut".


N. (sa fille) se lève et retire la paille qui colle au pantalon. Elle salue ses copains du rond point : "Demain pas là ! Ouais demain c’est dimanche pour mes filles, ça fait un moment que je les aies pas vu hein, je vous dis à lundi". N "squatte" ce lieu depuis 3 semaines avec sa mère : "On a même des toilettes pour femmes… Mon père est handicapé, sinon il serait là, avec nous." N. ne pensait jamais "vivre des moments comme ça" (...) "Y a une telle solidarité entre les gens... Tiens, tellement que j’ai pris 3kg (rires) ! Les gens nous soutiennent, ils donnent de la nourriture, on en a trop"(...) "Même avec les gendarmes ça se passe bien. Franchement, ils font gaffe à notre sécurité". (....) "Nous, on bougera pas tant qu'on n'obtiendra pas le referendum d'initiative citoyenne".


Assis au fond de la cabane, G. arbore fièrement les couleurs de l’AS Saint-Etienne sur son bonnet : "j’ai même la veste !". Bien enfoncé dans son fauteuil, muni de grosses chaussettes, il retire ses chaussures pour détendre ses orteils. Il n’a pas froid : « Je suis bien là, c’est pas un problème ! je peux rester tout le temps que je veux. ». Cette nuit ils seront au moins deux du groupe à rester dormir : « Avec un bon duvet, ça passe ! » .


Alors que K. raconte ses aventures sur les Champs Élysées et énumère les différentes qualités de son masque à gaz, nous discutons à l'extérieur avec D. (Routier chez Suez Environnement) qui habite une commune proche du campement . Quelques voitures passent et klaxonnent pour signaler leur soutien aux habitants du rond point. Pour D., la CGT "l’a fait à l’envers" :  "ils vont revenir vers nous mais ça sera trop tard, parce que les routiers ils n’ont pas fini de…" (...) "Le papier, ils l’on signé le papier ! ils s’en foutent, ils s’en foutent ! Moi je suis routier mais je fais plein d’autres trucs hein. Pour Suez là-bas, tu dois te taper toute la merde à la pompe, tu fais pleins de choses, tout ça pour 1200 euros ! Non mais ça va pas… C'est bon.Tiens, là, à côté, y avait 12 camions bennes poubelles, la boîte il la ferme ! J’y étais, ça tournait pourtant bien... C'est des enculés ».


Départ vers Noyon, les décorations de noël illuminent les murs de briques rouges. Les reflets cachent le vide des rues. Le « Monte Christo » a tiré les rideaux, un samedi soir presque comme un autre. Il y a bien eu un autre regroupement de gilet jaunes par ici, un manifestation mobile sur l’ensemble de la commune. Un rond point garde aussi les traces d’une journée animée, le gazon est brûlé sur une large surface, une pancarte dénonce encore la trahison des syndicats.


Puis, direction Senlis et l’entrée de l’autoroute… Il est 1h30, on sent que la roue qui tourne n’est pas encore déboulonnée.


-Lundi 31 Décembre 2018


Un rond-point sur son 31. Il est 20h, une partie des Gilets jaunes de Compiègne et ses alentours est déjà arrivée. Deux braseros, rougis sur le bas, flambent et attirent les regards. Cette place brille. Une table est dressée sous un barnum. Des plateaux de toasts, quelques bouteilles de vins et un pack de bières de Noël pour commencer la soirée. Les gens arrivent par petits groupes. Bientôt une trentaine de personnes seront là, souvent en famille. Pour certains, ils se rencontrent pour la première fois. Ça discute autour d’un verre à propos de l’allocution du président que personne ne souhaite regarder : « De toute manière, l’autre, là, il peut causer… On s’en fout… Nous on est là, on n’est pas prêt de bouger » souligne un cariste employé depuis plus 25 ans dans la même boîte. Lui, a vu son entreprise changer. Les salaires de misère, eux, n’ont pas bougé. Ce soir, il est venu avec sa femme et son fils de 12 ans. Ils sont « en famille ».


Un peu plus loin sur le rond-point, les enfants tapent la balle, ça court, ça se chamaille, ça vit. « T’inquiète pas ! On a mis de la rubalise ! » lance M. qui s’inquiète que le ballon aille sur la route et que « les gosses suivent ». Plusieurs mères sont venues avec leurs enfants. L’une d’elle, conseillère clientèle, distribue des bracelets fluorescents pour plaire aux marmots. Bientôt, tout le monde dispose du sien : une belle  attention, une façon aussi de se reconnaître et de se soutenir entre Gilets jaunes.


L’espace salon/couchette a été réaménagé pour la sono. P. a ramené une partie de son matos. Il a garé sa Xantia sur le rond-point : « Plus simple, je vais pas m’emmerder… ». Son installation est conséquente, son matériel impressionnant. En plus de son boulot de routier, il organise des soirées. A 21h, il lance le son et souligne ironiquement : « Les gendarmes ont dit pas trop fort.. ». La boule à facette tourne, le bleu, le vert, le rouge et le jaune clignotent sur le pylône luminaire du rond-point. Le premier morceau sera « Rien lâcher » de Johnny, puis suivra « Mistral gagnant » de Renaud ainsi que le fameux « On lâche rien ! » de HK et les Saltimbanques. A côté, ça parle de tout et de rien. Ça évoque aussi, surtout, les difficultés concernant les horaires de travail, les fins de mois impossibles, la boîte qui use, l’autre qui ferme, l’absence de perspectives pour ses propres enfants.


23h : O. nous regroupe pour faire une photographie de famille. Elle est suivie d’une minute de silence en hommage aux Gilets jaunes ayant perdu la vie depuis le 17 Novembre. R. entonne ensuite la Marseillaise, aussitôt reprise par l’ensemble du groupe. Une manière encore de faire corps, de rester soudés, loin de toutes connotations nationalistes.


00h00 : C. allume un feu d’artifice installé sur le parking d’en face. Ça s’illumine dans ce ciel noir, ça chante, des étoiles plein les poumons. Au loin, les flèches du péage sont toujours aussi vertes. La traditionnelle embrassade commence. Les résolutions de l’année à venir ne sont pas individuelles. Elles sont porteuses d’un espoir collectif. Déterminés, ces Gilets jaunes se sentent forts et n’ont rien à perdre comme B., chaudronnier : « Moi je serai là tant qu’il faudra maintenant qu’on est là… ! », « Tu vois, jamais j’aurais pensé passer le 1er Janvier ici. Jamais ! Mais voilà… C’est super, cette ambiance entre les gens… ».


Texte & Photographies : Thibault Cizeau & Brice Le Gall

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