Acte 12 : La marche blanche des "Gueules cassées" - Brice Le Gall

Acte 12 : La marche blanche des "Gueules cassées"

Paris, le 2 février 2019


Au soir du 12ème rassemblement des Gilets jaunes, alors que toutes les caméras sont braquées sur la Place de La République,  la chaine de télévision LCI  entonne la chanson que va reprendre à l'unisson la plupart des grands médias : Un mouvement "à bout de souffle", "recroquevillé sur lui même", "sans discours ni revendication" et, bien sûr, encore et toujours noyauté par l'extrême droite et les casseurs... Le direct est même l'occasion pour Jean-Michel Apathie de rappeler la nécessité de l'armement actuel des policiers français alors que celui-ci est très controversé en Europe et que les organisateurs de la marche entendent justement sensibiliser sur sa dangerosité. Contre les invités du plateau, un seul homme pour défendre les gilets jaune, un candidat France insoumise systématiquement coupé par des éditorialistes et des politiques incapables de dissimuler leur haine de Mélenchon et son programme. Il y a deux bêtes à abattre. Ils veulent les saigner.


Cette décrédibilisation systématique des Gilets jaunes et de leurs alliés objectifs résiste pourtant mal à la réalité. D'abord, elle fait l'impasse sur certaines images, comme celle d'une dizaine de personnes cagoulées (black bloc ou extrême droite) chassées immédiatement par des gilets jaunes avant même le départ de la manifestation. Elle passe aussi sous silence les nombreux messages de solidarité voire de fraternisation avec les forces de l'ordre alors même que la journée est dédiée aux blessés et mutilés victimes des violences policières. Surtout, le discours médiatique dominant dissimule le changement partiel de stratégie opéré par les forces de l'ordre pendant cette journée et l'absence d'incident qui en a découlé. En effet, pour la première fois depuis le 24 novembre, les policiers sont particulièrement discrets le long du parcours officiel. Presque invisibles, ils ne sont jamais placés en contact direct avec les manifestants. On retrouve le dispositif policier qui désespérait certains Black bloc pendant les manifestations contre la seconde "loi travail" au début du mandat d'Emmanuel Macron.


Mais à République, où sont placées toutes les caméras, le dispositif est très différent. L'ambiance aussi : Dès l'arrivée des Gilets jaunes, la place est préalablement encerclée par les CRS et très vite complètement fermée, de sorte que la foule se trouve prise en nasse. Sous le regard amusé des habitués, la gendarmerie et surtout la BAC interviennent régulièrement pour aller pêcher au centre quelques agitateurs sous les huées des Gilets jaunes. Évidemment, des lacrymos et quelques grenades de désencerclement sont lâchées à intervalle plus ou moins réguliers. Journalistes et photographes, toujours friands d'images d'affrontements, sont ravis même si le spectacle est sans doute  un peu en dessous des attentes de leurs rédactions.


Cette mise en scène est banal pour les initiés mais elle a le mérite de rappeler ce que tous les responsables des forces de maintien de l'ordre savent parfaitement : Ce sont eux, la Police et au dessus le préfet et le ministère de l'intérieur, qui fixent le niveau de violence de départ. Plus la leur est élevée, plus celle des manifestants l'est aussi. Et lorsque la stratégie consiste au contraire à abaisser la violence, on change le dispositif, on dissimule le matériel répressif, on poste les CRS en retrait  des zones les plus propices à l'affrontement, on ne sort pas la BAC  et évidemment on laisse au vestiaire ses méthodes d'interpellation musclées.


Malgré les mêmes images diffusées en boucle depuis plus deux mois, l'écrasante majorité des Gilets jaunes ne semble pas tomber dans le piège tendu par le pouvoir : celui de l'escalade de la violence. Conscient du rôle de l'image et de son instrumentalisation dans un contexte où il s'agit de dissuader définitivement les familles de manifester, ils résistent malgré les provocations, les arrestations arbitraires, les blessés et les mutilations.


La convergence qui semble enfin s'opérer avec certains syndicats (appel à la grève générale le 5 février) s'inscrit dans cette même logique de constitution d'un mouvement puissant, massif, qui dépasse les intérêts particuliers (et les préjugés) souvent à l’œuvre dans les mouvements sociaux traditionnels. Seules des convergences de ce type peuvent créer un rapport de force capable de faire vaciller Macron et de remettre en cause les politiques néolibérales qui démultiplient les inégalités, détruisent les solidarités, et mettent directement en danger la planète.

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