Acte 13: Marcher pour convaincre - Brice Le Gall

Acte 13: Marcher pour convaincre

Compiègne, le 9 février 2019


Ils sont ouvrier, couvreur, artisan, routier, technicien, secrétaire, aide-soignante, employé à la poste, chômeur en fin de droit, retraité, handicapé, etc, et répondent tous présents depuis le début du mouvement.


Parti de l’hippodrome et des grandes demeures bourgeoises de Compiègne, le cortège des gilets jaunes de l’Oise s’élance avec ses sonos. Malgré la pluie et les bourrasques de vent, l’ambiance est festive notamment grâce aux ballons jaunes qui dodelinent au-dessus de la troupe et les enfants qui ont enfilé le gilet. Des militants de FO, de l’UD CGT et de la FSU sont venus grossir les rangs. Une convergence pas si simple à réaliser sur un territoire où les syndicats sont affaiblis et en partie discrédités. Certaines trahisons au niveau des centrales ont laissé des traces. Leur disqualification systématique dans les médias, aussi. Et surtout les politiques néolibérales et de nouveaux modes de management  ont eu des effets dévastateurs sur les collectifs de travail. La multiplication des contrats précaires avec le développement des CDD et de l'intérim, le développement de la sous-traitance, la mise en œuvre de nouvelles forme de gestion de la main d’œuvre ont cassé les collectifs et rendu de plus en plus difficile le travail syndical dans les entreprises. Un constat fait par beaucoup d'anciens qui ont vu l'évolution mais qui pourrait bien changer...


Bien que la fatigue se lise sur certains visages, les Picards ne sont « pas surgelés mais révoltés ! ». Ils insufflent de l'espoir et sont toujours bien décidés à arracher une vie meilleure. Les gilets jaunes passent d'abord par le centre ville où un impressionnant dispositif policier a été déployé. Assez rapidement, les forces de l’ordre accompagnées de la BAC font pression sur la queue du cortège. Un première personne est interpelée suite à un simple contrôle d’identité. Pour elle, ce sera « refus d’obtempérer » et « incitation à l’émeute ». Rien que ça. Cet événement résonne comme une provocation mais le groupe n’y cède pas. Ni même après une autre interpellation qui débouche sur une pluie de gaz lacrymogènes à l’arrière du cortège. La manifestation ressemble à un champ de bataille. Personne ne comprend vraiment pourquoi.


Peu importe, la troupe se reconstitue un peu plus loin et quelque minutes plus tard, un arrêt est effectué devant la caserne des pompiers pour les saluer et surtout les applaudir. John en profite pour cracher quelques flammes sous les regards ébahis des enfants. On peut y voir un hommage aux pompiers ou aux victimes de la répression policière.


Le groupe prend ensuite la direction de l’hypermarché, symbole de la consommation et du monopole des grands groupes qui asphyxient les petits commerces de proximité. En traversant les quartiers populaires, les gilets jaunes scandent et invitent : « Avec nous dans la rue ! », « Ne nous regardez pas, rejoignez-nous ! ». Les enfants qui jouaient au ballon au pied de la cité répondent amusés avec des « Macron, démission ! ». Certains habitants saluent la foule depuis leurs fenêtres. L’un deux, très âgé, est parti chercher son gilet pour le mettre à la fenêtre. Ces habitants sont manifestement solidaires du mouvement mais comment transformer leur solidarité en puissance collective ? Leur solidarité ou leur colère… L. retraitée de 70 ans, est originaire de Beauvais. Elle explique pourquoi elle ne va pas manifester à Paris : « Je n’ai plus les jambes pour ça… Et puis cette police, vous voyez, et bien j’ai de la haine maintenant. Le Castaner si je l’avais en face de moi, je ne sais pas si je me retiendrais ! En même temps, aller à Paris c’est se disperser. Si le mouvement s’essouffle localement, on perdra des gens qui ne peuvent pas y aller à cause de leur famille ou de leur travail. ».


Le cortège va vite, presque trop vite, la 4 voies est prise d’assaut. Y. employé à l’Hôpital public, joue de la derbouka. Il est syndiqué à FO mais ne porte aujourd’hui que son gilet jaune sur lequel on peut lire : ‘’Stop au nucléaire’’. Solidaire du mouvement depuis le début, c’est sa première manifestation. Il vient de « casser sa coquille » comme il dit. Le jeune homme raconte : « Moi je suis un fâché ! Ici, si tu veux accoucher, il va bientôt falloir faire 300 bornes ! Ils bousillent tout l’hôpital. Et c’est comme ça pour tous les services publics. »


Plus loin, un caméraman de France 3 se fait chahuter. Les échanges sont vifs avec un gilet jaune mutilé au pied par une grenade durant l’acte 2. Le technicien s'explique : « Mon père a été ouvrier pendant 30 ans à l’usine, il était à la CGT, aujourd’hui il a une retraite de misère, je sais ce que c’est. Ne me traite pas de traître, tu connais rien de ma vie, je suis solidaire du mouvement ». Ce journaliste incarne malgré lui le traitement médiatique crapuleux qui est fait du mouvement.


Arrivé à l’hypermarché qui a fermé ses grilles, les clients sortent au compte-goutte de l’enceinte de l’établissement et discutent parfois avec les gilets jaunes. Une dame est en colère : « Vous faîtes chier, ce n’est pas nous qu’il faut bloquer, c’est le gouvernement ! » D’autres clients manifestent leur étonnement devant le déploiement impressionnant de policiers : « Nous avons pensé qu’il y avait un attentat ! ». Une autre personne venue faire ses courses rejoint quant à elle le cortège. Les CRS commencent à taper sur leur bouclier, on fabrique quelques barricades de fortune à l’aide des caddies renversés. Il faudra céder. Le chef de police engage la discussion : « Si vous voulez changer quelque chose c’est par le vote. On est en démocratie. » Un gilet jaune rétorque : « On ne vit pas dans la même démocratie monsieur ! ». Un deuxième : « manifester c’est aussi la démocratie ». Un troisième : « La police œuvre aussi à défendre le peuple : Devenez la Police du peuple ! ». Avec un brin de connivence, le policier poursuit sa route en discutant avec un autre gilet jaune…. au drapeau noir.


Après trois mois de mobilisation, certains gilets jaunes peuvent douter et se questionner sur la ligne à adopter lors des futures actions : comment fédérer les personnes qui ont un intérêt objectif à rejoindre le mouvement mais qui ,en raison de leur histoire ou de leurs conditions d'existence, n’y croient pas ou n’y croient plus ? Comment trouver des modes d’action capables de répondre à l’ensemble des attentes des Gilets jaunes ? Comment ne pas se mettre à dos la population et en même temps produire des actions symboliques fortes susceptibles d’être contraignantes pour le gouvernement ? Surtout, comment ne pas se disperser au niveau local et être simultanément  plus efficace au niveau national ? Ces doutes sont propres à n'importe quel mouvement social, a fortiori lorsqu'il s'agit d'un soulèvement spontané, de longue durée, qui tire sa force de son caractère décentralisé. C’est avec la même intelligence collective qui les anime depuis le début que les gilets jaunes de L’Oise réfléchissent à ces questions. A n'en pas douter, ils frapperont bientôt très fort... Et il y aura besoin de tout le monde...


Texte et photographies Thibault Cizeau, Lou Traverse et Brice Le Gall

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