browse - Brice Le Gall

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En février 2016 débute en France une longue et intense mobilisation en réaction à un projet de loi qui vise à réformer en profondeur le code du travail. Pendant près de quatre mois, les manifestations se succèdent et prennent une ampleur particulière lorsque le gouvernement socialiste au pouvoir décide d’adopter son texte sans le soumettre au vote des députés (article « 49-3 »).

Ce mouvement social est remarquable à plusieurs titres : D’abord, parce qu’il émerge dans une conjoncture assez improbable. La France est en effet en « état d’urgence » suite aux attentats du 13 Novembre 2015 et les formes traditionnelles de mobilisation collective semblent en déclin depuis 2011, date du dernier mouvement de grande ampleur contre la réforme des retraites. Ensuite, parce que la contestation des manifestants va rapidement s’élargir et agréger des revendications beaucoup plus larges que celle relatives à la précarisation du travail. Si le cœur du mouvement est constitué des syndicats, il attire aussi de jeunes lycéens ou étudiants, des retraités, des cadres, des professions intermédiaires, des artisans, et même quelques SDF… Les messages portés par ces différents groupes sont ainsi très variés. Ils prennent parfois une tonalité écologiste, féministe, anti raciste, mais c’est la tonalité anticapitaliste qui semble l’emporter dans les cortèges parisiens sous l’effet notamment de l’arrivée d’élément « autonomes » français et étrangers dont la culture politique sert parfois de lien entre les classes populaires et les classes moyennes du secteur public traditionnellement mobilisées sur ces questions sociales. Par-delà les différences et éventuelles contradictions entre ces groupes et ces messages, tous témoignent d’une défiance vis-à-vis de la classe politique et d’une volonté commune de construire un monde plus égalitaire et plus juste. Chose remarquable, les cortèges des manifestants forment un véritable continuum (d’un point de vue physique, social et symbolique) que le gouvernement semble décidé à détruire en déployant d’impressionnants dispositifs policiers et en instrumentalisant les violences qui émaillent les défilés.

Il est vrai que ce mouvement témoigne aussi de la résurgence de modes de contestations radicales ayant donné lieu à une profusion d’images. La plupart des manifestations parisiennes compte des blessés, le matériel urbain, les devantures des banques et de certains commerces sont souvent cassés et tagués par des groupes d’inspiration anarchistes qui entendent créer un climat « insurrectionnel » et faire entendre un message indissociablement anti-capitaliste et anti-étatiste largement ignoré par les politiques et les grands médias. Du côté policier, l’usage des gaz lacrymogènes et des grenades de désencerclement est récurrente ainsi que les interpellations et les charges à l’encontre des manifestants, même lorsque ces derniers présentent les signes extérieurs de l’action pacifiste. La violence exprimée au cours de cette mobilisation n’est pas qu’un simple exutoire. Elle est le reflet de deux stratégies politiques qui s’affrontent et qui ont donné à cette mobilisation une intensité si particulière.

Les photographies présentées ici sont tirées d’une longue série d’images prises à Paris entre les mois de février et juillet . Elles ne prétendent évidemment pas rendre compte de toutes les dimensions de cette mobilisation. Le parti pris a consisté à sélectionner les photos qui me semblaient les plus intéressantes d’un point de vue documentaire afin de renseigner un mouvement beaucoup plus large et riche que la représentation caricaturale qu’on en a parfois donné. Ce reportage s’efforce ainsi d’alterner et de diversifier au maximum les points de vue en se focalisant certes principalement sur les policiers et les manifestants mais en invitant surtout à plonger dans la profondeur des regards et des expressions des personnes photographiées. Si certaines de ces images rappellent la violence de la mobilisation, elles entendent aussi faire une place à l’humour, aux références culturelles, à la réflexivité et finalement à « l’intelligence collective » d’un mouvement qui sera parvenu à contrôler ses tensions internes et qui aura affiché une rare détermination. Une façon pour moi de témoigner que derrière des formes de contestation parfois extrêmes se jouait surtout secrètement le rêve d’une profonde transformation du monde social. Bien qu’il n’ait pas été à la hauteur de toutes les espérances, on peut dire que ce mouvement a représenté un réveil : celui d’un esprit de révolte et de résistance porté par des idéaux indispensables à la construction d’un autre monde.


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