Marche et rassemblements contre le racisme et les violences policières - Brice Le Gall

Marche et rassemblements contre le racisme et les violences policières

Place de La République le 18 février 2017 et Marche pour la Justice et la Dignité du 19 mars



Le 2 février 2017 à Aulnay sous Bois, Théo, un éducateur noir de 22 ans, est interpellé par plusieurs policiers qui sont aussitôt accusés de viol à son encontre. Plusieurs mobilisations de soutien au jeune homme se déclenchent en réaction à Paris, Nantes, Rouen, Marseille, et surtout dans les quartiers populaires de la banlieue parisienne (Bobigny, Argenteuil, Clichy-sous-Bois) qui sont le lieu d’affrontements avec les forces de l’ordre.


Les tensions entre la police et la population de ces quartiers, pour une large part issue de l'immigration, ne sont pas pour surprendre si on a à l'esprit le cas d'autres jeunes violentés par des policiers ou ayant perdu la vie au cours d'interpellations (Amine Bentounsi, Hocine Bouras, Abdoulaye Camara, Lamine Dieng, Wissam El Yamni, Amadou Koumé, Mourad Touat, Ali Ziri, Adama Traore, etc.) Suite à l’agression de Théo, le racisme présumé des policiers est aussitôt dénoncé par les familles des victimes réclamant justice et vérité. Mais différentes organisations s’agrègent aussi au mouvement et élargissent la question du racisme de la Police à celle de la société en général, et notamment au sort qui est fait en France aux étrangers migrants et sans papiers, ainsi qu’aux français issus de l’immigration, noirs de couleur de peau ou maghrébins d’origine.


Les slogans et revendications des manifestants en attestent : l’indignation vis-à-vis des bavures policières se juxtapose voire s'articule à la condamnation de discriminations jugées systématiques et systémiques à l’égard des personnes d’apparence étrangère ; le sentiment d’insécurité face à la Police est parfois couplé à la dénonciation de politiques qui auraient pour effet de "racialiser" la société française ; la perte de confiance vis-à-vis d’une Justice qui pratiquerait la tolérance zéro pour les uns (les auteurs de la petite criminalité) et le laxisme pour les autres (les représentants de l’État et les délinquants en col blanc) alimente l’idée d’un « État raciste » et celle d’une République de façade.


De fait, ces tensions trouvent aussi leur origine dans des logiques structurelles qui favorisent l’émergence d’une "nouvelle" forme d’anti racisme qui ne se réduit plus seulement à la lutte contre le Front National et son idéologie. Outre les effets du contexte international (des politiques migratoires européennes aux conflits militaires qui entrainent le déplacement de populations fuyant des pays dévastés par la guerre) des mécanismes de ségrégation sociale, scolaire, résidentielle sont à l’œuvre en France. Or ils recoupent en partie aujourd’hui des logiques de ségrégation ethnique. Les populations de ces quartiers populaires sont en effet les premières victimes des politiques d’austérité et des réformes d’inspiration néo-libérales. Leurs services publics sont les plus touchés par le désengagement économique de l’Etat et par des réformes managériales (mises en concurrence des agents, impératif de tenir des objectifs chiffrés, etc.) qui individualisent le traitement du public en s’efforçant de distinguer le « bon » et le « mauvais » usager. Les politiques de la ville, de l’habitat, du transport tendent à diviser et segmenter l’espace géographique et donc à construire dans les faits des « populations à part ». L’expérience de la discrimination à l’embauche, du chômage de masse et de la précarité des aînés attaque frontalement l’idée d'un salut par l'école qui est de fait de moins en moins à même de tenir ses promesses d’ascension sociale, même si le diplôme reste toujours le meilleur rempart contre la précarité du monde du travail. Alors que les formes traditionnelles d’encadrement des classes populaires (les travailleurs sociaux mais aussi les organisations associatives et politiques) sont mises à mal par des coupes budgétaires et des transformations internes, des formes concurrentes d’encadrement apparaissent, comme l’Islam politique, lui-même dopé par des « débats » médiatiques et politiques (sur l’identité nationale par exemple) et des conceptions de la "laïcité" qui exacerbent les tensions d’ordre communautaire. Au final, une lecture ethnicisante des rapports sociaux tend ainsi à s’imposer dans les esprits. Elle ouvre la voie à des revendications qui remettent parfois en cause la conception « universaliste » longtemps dominante des mouvements de lutte contre le racisme.


A Paris, la journée du 18 février 2017 organisée à l'initiative de plusieurs associations de gauche et antiracistes rassemblera ainsi de « nouvelles » organisations analysant et dénonçant les logiques « néo-coloniales » à l’œuvre dans le fonctionnement de l’Etat et ses institutions. Les membres de certaines d’entre elles veulent renverser la domination liée à la couleur de peau ou à leur origine et prétendent représenter les racisé-e-s, au risque d’être taxées de communautariste. L' « anti racisme politique » dont elles se réclament vise ainsi à dépasser « l’antiracisme moral » de SOS racisme accusé de s’indigner contre ce phénomène sans vouloir en analyser les causes. Cette dernière organisation sera singulièrement absente de la marche pour « la Justice et la dignité », organisée un mois plus tard à l’initiative des familles des victimes de bavures policières. Son absence illustre qu’un des enjeux actuels de l’efficacité du combat antiraciste réside dans sa capacité à neutraliser ses tensions internes, à créer des lignes de convergence, et à ne pas hiérarchiser les différents racismes qu'il s'agisse de l’antisémitisme, de la négrophobie, de l’islamophobie, de l’antitsiganisme, du racisme anti-asiatique, etc. L’aveuglement aux questions raciales encore trop répandu dans certains mouvements sociaux et le risque d’instrumentalisation raciste de certaines revendications féministes et homosexuelles appellent, elles aussi, à une forme d’« intelligence collective ». C’est sans doute déjà à ces deux conditions que la lutte contre le racisme parviendra à éviter le piège qui lui est tendu : la formation d’un anti racisme communautaire qui produirait l’effet contraire de celui initialement recherché.


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