Epilogue - Brice Le Gall

Epilogue...

Quelques remarques sur le 1er tour de l'élection présidentielle 2017

618 909, c’est le nombre de voix qu’il a manqué au candidat de la France insoumise pour affronter E. Macron au deuxième tour de l'élection présidentielle 2017. Le nombre de voix qu’il aurait fallu, aussi, pour déconstruire et juguler la montée de l'extrême droite et ainsi démentir les médias qui viennent, une nouvelle fois, de réussir un coup de maître.


Comme toutes les données portant sur des questions d’opinion, celles produites par les instituts de sondages à l'occasion des élections sont fragiles. Mais la redondance de certains résultats et les régularités observées en matière de sociologie électorale autorisent une première analyse. Les chiffres mobilisés ci-dessous sont tirés principalement des "enquêtes" publiées ici, ici et .



Montée de l’extrême droite lorsque la gauche de gouvernement trahit


A l’exception des présidentielles de 2012 qui avaient été marquées par un quinquennat de droite particulièrement réactionnaire sur le plan social (notamment son alignement sur plusieurs positions "Frontistes" concernant l’immigration, l’insécurité, la laïcité), on observe que le FN effectue ses percées les plus spectaculaires (en terme de nombre de voix) dans des contextes bien particuliers : soit lors des cohabitations, soit lorsque les gouvernements socialistes au pouvoir renient leurs engagements. L’évolution du FN est en effet assez erratique sur le temps long et selon le type d’élections. Concrètement, c’est surtout lors des Présidentielles (de 1988, 1995, 2002 et 2012) ainsi qu’aux Européennes et Départementales de 2014 et 2015 que le FN dépasse largement les 4 millions d’électeurs. Si l'extrême droite progresse et enregistre bel et bien un nouveau record de voix au premier tour de 2017 (7 678 000), on peut donc nuancer un peu la thèse de sa montée irrésistible, prendre en compte le fait que le nombre d'électeurs a augmenté d'environ 50% entre 1973 et aujourd'hui, et remarquer que c’est surtout à la sortie des quinquennats ou septennats de gauche en demi teinte et/ou lorsque la droite reprend à son compte ses thèmes de prédilection que l’extrême droite réalise ses meilleurs scores.

De ce point de vue, les résultats du premier tour renvoient d’abord à la politique de Hollande qui, en alimentant un sentiment de trahison chez les classes populaires, a favorisé une fois de plus l’abstention à « gauche » et la mobilisation du cœur de l’électorat FN (après les sympathisants de Macron et Fillon, ce sont ces derniers qui se sont le moins abstenus). Plutôt qu’à se référer à une « lepenisation » des esprits, il est plus réaliste d’envisager la montée de l’extrême droite comme un phénomène consubstantiel des politiques néolibérales menées au cours des 40 dernières années, comme une stratégie des différents partis de gouvernement pour renforcer leur électorat ou affaiblir leur ennemi (n’était-ce pas F. Mitterrand qui, par tactique politique, aurait laissé grimpé le FN afin de court-circuiter la droite parlementaire ? ) et, au final, comme une simple réponse électorale dans un espace de choix politiques limités.  Si la montée du FN dont on nous rebat les oreilles peut donner l’illusion qu’elle reflète un état de "l’opinion", il ne faut pas oublier non plus que le même bulletin de vote recouvre évidemment des sens très différents (vote sanction pour la classe politique au pouvoir, sympathie pour une personne, adhésion à une mesure particulière du programme, etc.) Donc, non, même si le racisme de classe des dominants incline à voir des racistes et des idiots partout (et en particulier chez les ouvriers), on ne pourra pas dire sérieusement le 7 mai que la France compte 10 ou 12 millions de personnes xénophobes.


Combattre cette idée est aussi urgent que combattre la haine distillée par le FN et son discours rénové. Car, en pratique, la montée de l'extrême droite est précisément la meilleure assurance vie du système politique, son meilleur chien de garde. Et, dans cette perspective, voter massivement "contre" au deuxième tour, ce n’est pas seulement afficher un principe de solidarité envers toutes celles et tous ceux qui seraient en première ligne des politiques xénophobes de Le Pen. Ce n’est pas seulement s’efforcer de créer les conditions les moins défavorables pour les luttes sociales à venir. C’est aussi faire preuve de sens tactique : en refaisant la démonstration que le FN n’a aucune chance de passer, c’est se donner les moyens de neutraliser le chantage au "vote utile" qui est responsable de ce 1er tour raté pour la gauche. C'est envoyer le signal que la colère, le vote contestataire, pourront aux prochaines élections s’exprimer dans une nouvelle offre politique crédible, qui ne se trompera jamais d'ennemi. En somme, c’est ne pas tomber dans le piège tendu par les propriétaires des médias, les sondeurs et les deux grands partis traditionnels aux abois qui, en construisant chaque jour un peu plus la "menace du FN", contribuent à saper l’émergence d’une vraie force politique de gauche capable de reconquérir le pouvoir Étatique par les urnes.


Abstention des classes populaires, des jeunes et… de la « gauche de gauche »


En 2017, le taux d’abstention au premier tour est de 20.4%. Si on adopte une perspective « longue » (depuis 1965), la participation se situe à un niveau intermédiaire : elle est moins forte qu’en 2012 et surtout 2007 mais bien meilleure qu’en 2002, année où le taux d’abstention a été le plus élevé de toutes les élections présidentielles de la 5ème République (27.2%), lorsque la « gauche plurielle » était battue au 1er tour par le Front National. Avec plus de 11 522 000 personnes (dont votes blancs et nuls), les abstentionnistes forment donc une nouvelle fois le premier « Parti de France ». Ce groupe est évidement hétérogène mais il a toutefois un profil sociologique qui le distingue assez bien de celui des votants. Les données disponibles permettent de faire quelques hypothèses sur la responsabilité de la classe politique au pouvoir et sur l’intérêt que représente, pour elle, la progression de l'abstention.


Il s’agit en effet d’une constante que toutes les données disponibles attestent : les abstentionnistes sont surreprésentés chez les bas revenus, les chômeurs et, d’une façon plus générale, chez les classes populaires et les moins diplômés. Plus on descend dans la hiérarchie sociale, plus on vit dans des conditions d’existences difficiles, plus le taux d’abstention s’accroît. Cette tendance renvoie d'abord au sentiment « d’incompétence politique » que manifestent souvent les classes populaires les plus dominées, moins assurées pour "discuter", "débattre", "s'opposer",  dans les termes supposés "légitimes" de la "discussion politique". Mais elle traduit aussi, et surtout, une perte de crédibilité des partis, une forme de fatalisme, de démoralisation collective qui conduisent à l'auto exclusion du "jeu politique" celles et ceux qui en sont les premières victimes et qui auraient le plus intérêt à le remettre en cause (en plus des classes populaires le taux d’abstention est les plus fort dans les zone péri urbaines, les agglomérations de taille moyenne, et les campagnes, c'est à dire dans les espaces qui sont les plus touchés par le chômage et le recul des services publics).


A cette caractéristique des abstentionnistes, qui évoque évidemment une forme de "retour" au suffrage censitaire, il faut ajouter une autre composante : Les jeunes, traditionnellement à gauche, mais qui, en raison notamment des effets du chômage, de la précarité et de leur socialisation générationnelle dans un système politique en désintégration accélérée, subissent de plein fouet la « politique de dépolitisation ». Dans une conjoncture démographique marquée par le vieillissement du corps électoral (l’âge médian des électeurs était de 36 ans en 1992 contre 41 ans aujourd’hui) et caractérisée par un vote des personnes âgées très majoritairement à droite (près de 40% des 65 ans et plus ont voté Fillon en 2017), on voit bien quel est l’enjeu pour les partis conservateurs de tenir les jeunes loin des urnes. C’est aussi avec ces régularités sociologiques à l’esprit qu’il faut envisager les effets des « affaires », de la « politique spectacle », la place accordée aux « petites phrases », et au final l’espèce de néant intellectuel qui caractérise si bien la vie politique française mise en scène par les médias.


Enfin, il faut noter que les sympathisants de « gauche » ont été particulièrement inefficaces pour faire passer Mélenchon au deuxième tour, alors que celui-ci portait pourtant un programme anti capitaliste et écologiste sur mesure qui avait de quoi rendre blême les représentants des intérêts de la finance, du capital,  et répondre, enfin, à l'urgence écologique : Après les personnes se déclarant « sans sympathie partisane » (qui se sont logiquement le plus abstenues), ce sont ensuite les sympathisants de gauche, en particulier ceux du NPA et de LO (37%) et ceux d’Europe écologie les verts (23%) qui ont le plus boudé les urnes. A côté, la droite et l’extrême droite semblent bien plus pragmatiques et organisés puisque seulement 11% et 13% de leurs sympathisants déclarent s’être abstenus. Mieux encore, c’est chez les Républicains, alors que leur candidat était acculé par de multiples affaires judiciaires, que le taux d’abstention est le plus faible (10%) (voir p.9 du sondage IFOP). A ces "camarades" de gauche, on ne peut exprimer qu'un souhait pour l'avenir : celui d'être un peu plus efficace dans leurs combats politiques. Un autre jour peut-être...


Macron, le candidat des riches, des entrepreneurs et de la « gauche sans problème »


Arrivé en tête au premier tour de l’élection, le leader d’« En Marche ! » est par excellence le candidat des cadres et des professions intellectuelles supérieures, des travailleurs indépendants et des dirigeants d’entreprise (19% juste derrière Fillon à 25%) et, évidemment, des personnes bénéficiant des plus hauts revenus (entre 32 et 36% des foyers gagnant plus de 3000 euros par mois). La profession étant corrélée au niveau d’études, Macron fait aussi son meilleur score chez les diplômés de 1er cycle et surtout de 2ème et 3ème cycle (35% d’entre eux), ce qui interroge sérieusement sur la fameuse « compétence politique » des classes dîtes cultivées, sur la lecture des programmes des candidats et sur la capacité de l’école à prémunir contre le bourrage de crâne médiatique.


Pour comprendre ce succès, il vaut mieux écarter d’emblée des considérations obscures sur la persuasion, la force des convictions, ou encore la profondeur de la pensée dont témoignerait Macron. De même, il faut ignorer que ce candidat a inspiré plusieurs réformes libérales du gouvernement sortant, qu’il a contribué à faire descendre dans la rue des dizaines de milliers de personnes pendant plusieurs mois, et qu’il a ainsi aidé le président actuel, dont il est l’héritier version hard, à battre des records d’impopularité. Pour comprendre l’adhésion qu’il a suscité « en haut » de l’espace social, il faut souligner d'abord que la politique « euro-libérale » qu’il promet et l’idéologie managériale qu’il incarne, sont en parfait affinité avec les intérêts et les aspirations des gens « fortunés », « cultivés » et « sans problème » qui forment le cœur de ses soutiens. Aux antipodes de l’électorat populaire du Front national, le « portrait robot » de l’électeur de Macron ne subit apriori ni les effets des politiques de rigueur salariale et budgétaire, ni ceux de la désindustrialisation. Il n’est pas plus concerné par le chômage et la précarisation de l’emploi. Plein d’optimisme, et on le comprend (c’est parmi eux qu'on compte le plus de personnes s’estimant être des « gagnants de la mondialisation » et les plus « confiants dans l’avenir de la future génération »), cet électeur peut ainsi se projeter sereinement dans la continuité d’un cadre stable (celui de l’Europe de la finance) qui génère certes des inégalités, mais qui grâce aux « réformes structurelles dont le pays a besoin », à la suppression des "rigidités" et des "complexités" faisant entrave au Marché, finira par « donner sa chance à tout le monde », « à faire émerger de multiples talents » et, finalement, à « dynamiser l’ensemble de la société ».


Si cette quintessence de la pensée néolibérale est ancienne (et objectivement séduisante pour celles et ceux qui profitent directement du système ou qui ont l'optimisme de penser qu'ils en profiteront), il ne faut cependant pas surestimer son efficacité, ni sa crédibilité actuelle. Pour comprendre le succès de Macron, il faut surtout se référer à l’état du champ politique, à la clientèle électorale de chaque parti et, en particulier, à l’évolution de celle du Parti socialiste, sans laquelle ce candidat ne serait jamais passé.


Les résultats des enquêtes ne font aucun doute sur ce point. Macron a complètement siphonné l’électorat actuel du PS. Il bénéficie du vote de près d’un sympathisant socialiste sur deux, et de 45% des électeurs de François Hollande en 2012. L’efficacité de ce report de voix massif sur le candidat d’ « En Marche ! » fait ainsi écho à la transformation de l’électorat du PS au cours des trois dernières décennies. Une transformation qui l’a conduit dans les faits à abandonner son électorat populaire et ensuite à théoriser cet abandon via ses think tanks néolibéraux ("Terra Nova" et "La république des idées" notamment). De fait, le PS d’aujourd’hui ne ressemble en rien à celui de 1981, lorsque les classes populaires et les catégories intermédiaires formaient le cœur de ses soutiens. Le déclin relatif de la classe ouvrière, l’érosion du sentiment d’appartenance de classe, et finalement la déstructuration du groupe ouvrier ont contribué à le réorienter vers d’autres « partis », en premier lieu vers l’abstention et, en second, vers le Front National. Évidemment, les trahisons de la gauche de gouvernement, les transformations effectives du monde du travail auxquelles celle-ci a directement participé, la disqualification du marxisme dans le champ médiatique et intellectuel, sont quelques-unes des raisons structurelles oubliées par ces think tanks pour expliquer la désaffection des classes populaires. De ce point de vue, les résultats de B. Hamon à la dernière élection ne font que confirmer de façon spectaculaire une tendance longue puisque celui-ci ne récolte que 5% du vote ouvrier et 6% du vote employé. La comparaison a ses limites mais rappelons qu’au second tour de l’élection de 1981, 72% des ouvriers avaient voté PS.


Bref, le divorce entre le PS et les classes populaires est aujourd’hui consommé. Et tout suggère, lorsqu’on analyse maintenant la composition sociale (interne) des électorats de chaque parti, que c’est bien un « réflexe de classe » des électeurs « aisés » du PS et de sa petite bourgeoisie (culturelle) qui a permis à Hamon de limiter la casse et à Macron de se qualifier : juste après celui d’"En Marche !", l’électorat du PS compte en effet la proportion la plus importante de cadres et prof intellectuelles, de diplômés du supérieur et enfin de « professions intermédiaires » (la décomposition de la catégorie « retraités » auprès desquels Macron fait aussi un carton accentuerait probablement ces tendance). Évidemment, il n’est pas exclu que cette logique d'un vote de classe, "distingué", ait fonctionné aussi pour une fraction des sympathisants NPA, LO, Verts, qui, agacés par la verve et le succès populaire de Mélenchon, aient préféré s’abstenir ou se comporter en fidèle partisan. Le qualificatif léniniste « social traitre » si familier des "gauchistes" retrouve peut-être ici toute sa justesse et sa pertinence historique.

Composition sociale et scolaire de l’électorat des 5 premiers candidats

Des médias garants la démocratie ... La bonne blague


Au-delà des transformations de la clientèle politique de chaque parti, Macron a évidemment bénéficié de soutiens extraordinaires dans les grands médias et le monde des patrons. Il n'en est pas moins vrai pour la candidate du FN. En effet, les grands médias n’ont pas seulement le pouvoir de « faire l’opinion » en sélectionnant dans « l’actualité » ce qui colle au plus près des « préoccupations » des différents électorats qu’ils connaissent fort bien (p15 du sondage BVA) (lorsque à moins d’une semaine du 1e tour, « Libé » fait plusieurs fois sa « Une » sur le terrorisme, on sait facilement pour qui il roule). Ils peuvent aussi être moins subtiles et utiliser la bonne vieille méthode du « matraquage publicitaire », de la manipulation des esprits par la saturation des images, des ondes, des écrits.


Le temps de compiler moi-même les données du CSA, plusieurs articles l’ont déjà souligné, notamment ici et . Le différentiel des temps d’antenne comptabilisés donne une mesure de la partialité des grands médias. Les deux candidats arrivés en tête au 1er tour sont ainsi, de très loin, ceux qui ont comptabilisé le plus d’heures de présence sur les principales chaînes de télé et radio : respectivement 63h et 61h pour Le Pen et Macron, contre 49h pour Hamon, 44h pour Fillon et « seulement » 34h pour le candidat de la « France insoumise », Mélenchon. Tout aussi intéressantes, les données du CSA nous donnent la visibilité médiatique des différents candidats selon la tranche horaire de la journée : on peut alors distinguer les candidats de la nuit, de l’obscurité, s’adressant essentiellement aux somnambules (Mélenchon, Hamon qui font la plus grosse partie de leur temps d’antenne entre minuit et 6h du matin) et les candidats de l’aube, de la lumière, et finalement de la « France qui travaille » et « qui se lève tôt »,  disposée à allumer la radio quand elle est prise dans les embouteillages.

Temps total d'antenne des différents candidats et de leurs soutiens du 18 mars au 10 avril (veille de l'ouverture de la campagne électorale)

Si les écarts de temps d’antenne se réduisent un peu à mesure qu’on se rapproche de l’élection, ils restent toutefois importants et ne permettent pas d’inverser la tendance. Au final, entre le 18 mars et le 18 avril Macron, Le Pen et leurs soutiens comptabilisent environ 25 h de plus que Mélenchon et ont monopolisé, à eux seuls, plus de 50% de la plage horaire stratégique du matin et 45% du « prime time » (19h30-21h), une tranche horaire si appréciée par les annonceurs publicitaires. (calculs effectués sur la base du temps total d’antenne des 5 premiers candidats, les autres se partageant des miettes).

Temps d'antenne des différents candidats par tranches horaires (18 mars - 18 avril 2017)

Enfin, si le doute persiste encore sur la capacité des grands médias à « faire une élection », on peut aussi remonter plus loin dans le temps et analyser la contribution de chaque chaines à la visibilité des différents candidats. Sur la période du 1er février au 18 mars, c’est d’abord Fillon, très occupé à se défendre sur ses multiples affaires judiciaires qui semble bénéficier de la couverture médiatique la plus importante. Il est suivi encore une fois par Macron, Hamon, Le Pen, tandis que Mélenchon et plus encore les « petits » candidats et leurs soutiens sont très peu invités. Surtout, tout se passe comme si certaines chaînes « roulaient » explicitement pour certains d’entre eux. Ainsi Macron et ses soutiens font leurs meilleurs scores sur BFM Business, Europe 1, LCI, RMC et TF1, 5 chaînes privées particulièrement sous influence des grands patrons et avec qui Macron entretient des relations privilégiées (sur ce point voir l'article Marie Bénilde dans le Monde diplomatique de Mai 2017). La candidate du FN occupe elle aussi une place de choix sur BFM Business et TF1 mais aussi… sur France culture, de quoi rendre très concrète la menace de l’extrême droite et multiplier les possibilités d’un « vote Macron » dès le premier tour, du côté de « l’électorat cultivé ». Ce qu’il s’est passé, en somme. On laisse le soin au lecteur d’approfondir l’analyse en fonction de ses chaines d’informations préférées…

Temps d’antenne des candidats et de leurs soutiens selon la chaine radio ou TV (1er février au 18 mars)

Évidemment, ces temps de paroles ne prennent pas en compte le travail de sape de certains éditorialistes, chroniqueurs radio ou présentateurs télé dont la stratégie a souvent consisté à éluder les programmes, à caricaturer les positions et notamment à mettre en équivalence les idées et l’électorat de Mélenchon avec ceux de Le Pen. Et, encore une fois, la presse dite respectable n’est pas en reste dans la construction médiatique du « phénomène Macron » comme le démontre par exemple cet article ou encore celui-ci.


Inutile de s’en remettre à une théorie du complot pour expliquer la surmédiatisation de Macron et Le Pen. Il suffit d’avoir à l’esprit quelques phénomènes : D’abord,  la concentration des médias en France et le pouvoir considérable de leurs propriétaires. L'engouement des plus grosses fortunes de France pour l'acquisition de titres de presse, de chaînes radiophoniques et télévisuelles n'est pas dicté par un désir irrépressible de philanthropie. Une fois propriétaire, ils disposent évidemment de moyens de pression pour transformer les éditorialistes et les présentateurs vedettes en marionnettes au service de leurs intérêts. Au demeurant, dans la majorité des situations, ces propriétaires n'ont sans doute nul besoin d'intervenir directement auprès du "haut du pannier" des journalistes puisque l'homologie entre leurs "styles de vie" et leurs "ethos" les inclinent souvent à partager "spontannément" les mêmes visions du monde. La faible autonomie dont jouissent les médias, qui vaut d'ailleurs à la France d'être classée au 45ème rang du classement mondial de la Liberté de la Presse, mériterait d'être expliquée par des mécanismes sociologiques de bon sens tenant à l'origine sociale des journalistes, à leur recrutement, à la division du travail dans les rédactions, etc.


Ensuite, il faut avoir en tête les prises de positions pour le moins extrême des deux finalistes à l'élection, la polarisation sociale et scolaire de leur électorat, et les préoccupations qui leurs sont associées. Avec Macron et Le Pen, les journalistes avaient sous la main deux caricatures idéales pour répondre à la logique de l’audimat et s’économiser un travail de fond sur les programmes. En diffusant massivement dans "l'opinion" des thèses aussi simplistes que dangereuses sur l'Europe, le libéralisme, l'immigration, la sécurité, etc. ils pouvaient facilement contribuer à la construction d'une fiction susceptible de construire l'intérêt, les idées et, au final, les électorats des deux camps.  Après tout, qu'ils participent à la débanalisation du Front national et qu'ils se fassent les porte voix d'un libéralisme effréné n'a rien de nouveau. En général, leur croyance dans la neutralité journalistique les préserve de ces considérations.


Quoi qu’il en soit, le traitement médiatique de cette élection aboutit à une situation démocratique aberrante qui montre bien que le bateau du néolibéralisme et des institutions de la 5ème République prend l'eau : de tous les candidats, le futur président est celui qui a été le moins choisi pour ses propositions politiques (seulement 32% de ses électeurs selon un sondage BVA p12) Traduction : avec seulement 2 800 000 personnes adhérant à son projet (32% de son électorat) la légitimité de Macron sera bien faible pour représenter « les Français ». Son futur quinquennat sent déjà la lacrymo.


La « France Insoumise » ou la construction d’un pouvoir politique de masse capable de conquérir le pouvoir Étatique


Ces morceaux d’analyses peuvent paraître décourageants et suggérer un système politique verrouillé pour la gauche de gauche. Il y a pourtant beaucoup de raisons d’espérer. D’abord, parce que les résultats de la France insoumise sont excellents en terme de nombre de voix, ce qui suggère que l’intoxication médiatique ne fait pas tout. Avec 19.6 % des suffrages exprimés, Mélenchon progresse de plus de 8 points par rapport à 2012 (+3 millions d’électeurs) contre 3.5 points pour Le Pen (+1 200 000). De toutes les forces politiques, la France insoumise est, de très loin, celle qui connaît la progression la plus forte (exception faite d’« En Marche ! » si on ne considère pas ce mouvement comme la réminiscence du PS dans sa version plus libérale). Mélenchon dépasse les 20% dans 40 départements et arrive en tête dans 3465 communes dont plusieurs grandes villes comme Avignon, Nîmes, Saint- Étienne, Montpellier, Toulouse, Grenoble, Marseille, Le Havre.... Il fait aussi des scores très hauts à Rennes, Nantes, Amiens, Besançon, Clermont-Ferrand, Bordeaux, Strasbourg, Dunkerque… On pourrait continuer la liste.


Par ailleurs, la composition de l’électorat de la France insoumise est très encourageante. De tous les candidats, Mélenchon est celui qui recueille le plus de suffrage chez les moins de 35 ans (autour de 26%), en particulier, chez les jeunes femmes (allez comprendre...) et plus encore chez les 18-24 ans (presque un tiers d’entre eux ont voté pour lui). Ce qui signifie qu’il est parvenu à attirer des primo votants, socialisés dans le contexte d’une extrême droite relativement forte et qui avaient tendance à bouder les urnes. On comprend pourquoi le programme prévoyait le droit de vote à 16 ans.


L’électorat de la France insoumise est aussi, avec celui du PS, celui qui compte le plus d’« actifs » (c’est-à-dire de travailleurs occupés ou au chômage). Un résultat surprenant puisque Macron présente son mouvement comme celui de la « société civile », « dynamique », etc. C’est surtout qu’il ne s’agit pas des mêmes travailleurs. En effet, et contrairement à des idées préconçues (les miennes du moins), la France insoumise n’a pas le profil d’un mouvement « bobo » ou « intello». Au contraire, de toutes les catégories sociales, c’est chez les cadres et les professions intellectuelles supérieures qu’on observe un déficit de voix et c’est bien grâce aux votes des professions intermédiaires, des employés, des ouvriers, des étudiants et lycéens que ce mouvement réalise un si bon score. Le sondage d’IPSOS place même Mélenchon en tête chez les chômeurs (devant Le Pen et ensuite Macron) et à égalité avec Macron s’agissant des personnes « à leurs compte ». Au final, lorsqu'on compare la composition sociale des différents électorats, celui de la France insoumise parait très équilibré, au point de faire de Mélenchon le candidat « inter classiste » par excellence. De quoi diffuser son programme aux quatre coins de l’espace social.


Alors certes, la France insoumise est encore derrière le Front national s’agissant du nombre de votes ouvriers et employés. Les données disponibles suggèrent d’ailleurs qu’elle ne lui récupère presque aucune voix (entre 0 et 3% d’anciens électeurs ou sympathisants FN), ce qui aurait dû couper court à la désinformation visant à assimiler les deux électorats. Mais une chose est à peu près sûre : la France insoumise est en train de reconquérir la confiance des milieux populaires et d'insuffler un espoir du côté de celles et ceux qui n'attendaient plus rien de la politique. Cette idée est confortée par la progression spectaculaire du vote Mélenchon dans des zones populaires longtemps en perdition électorale. Il arrive en tête en Seine-Saint-Denis (34%), ancien bastion de l’ex-ceinture rouge, entre-temps passé au rose PS. Dans nombre de villes à direction communiste de la banlieue parisienne, il dépasse les 40%, notamment à Gennevilliers (47%) et la Courneuve (44%). Dans le Nord et le Pas-de-Calais, sur ces terres où le FN réalise des percées spectaculaires, Mélenchon enregistre des gains qui ne le sont pas moins, en particulier à Lille, Roubaix, Tourcoing où il arrive en tête. Surtout, et c’est peut-être le résultat le plus encourageant, le candidat de la France insoumise a particulièrement convaincu les électeurs « sans sympathie partisane » (alors que seulement 8% de cette catégorie d'électeur avait choisi Mélenchon en 2012, leur proportion explose en 2017 (passant à 24%). Plusieurs hypothèses peuvent expliquer bien sûr ce résultat mais on imagine que laisser au vestiaire certains oripeaux et apparatchiks du Parti communiste n’a pas été sans effet sur cette progression. Au final, le seul endroit où le bât-blesse vraiment, c'est chez les cadres et les professions intellectuelles supérieures acquises à Macron, ainsi que dans les campagnes où le FN fait, de loin, les meilleurs scores (entre 23 et 26% des suffrages exprimés dans les communes rurales se sont portés sur le FN contre seulement 19% sur la France insoumise).


On conclura donc sur la stratégie politique de la France insoumise. Force est de reconnaître l’efficacité du « populisme de gauche » tant décrié du côté des médias, de certains intellectuels et d’une fraction de la gauche dite radicale. En prenant en compte les contraintes du champ médiatique et politique, ce mouvement est aujourd’hui le seul qui parvient à remobiliser, significativement, autour d’un programme anti capitaliste, écologiste et démocratique. Pour parvenir à ce résultat, il a fallu évidemment compter sur le travail des militants qui sont allés à la rencontre des habitants des quartiers populaires et qui ont su trouver les mots et les idées adéquates pour convaincre et redonner de l'espérance. Par-delà l'excellent programme et, manifestement, l'efficacité du charisme de Mélenchon (son côté "tribun", capable de déplacer des foules), la stratégie a consisté aussi à court-circuiter certaines logiques d’appareils qui pouvaient s'avérer contre productives pour la conquête du pouvoir. La débâcle des deux grands partis traditionnels (le PS et "les Républicains") en atteste à sa façon. Le manque de pragmatisme d'une fraction des électeurs de la gauche de gauche, des verts et du PS, également. Ils rappellent à quel point "l'autonomie relative" du champ politique, les logiques partisanes et sectaires, etc. peuvent aussi contribuer à faire capoter des opportunités historiques. De ce point de vue, Mélenchon a su aussi utiliser une rhétorique adaptée qui devrait faire réfléchir celles et ceux qui n'opposent pas le "mouvement social" à la construction d'une force politique de masse capable  de conquérir, par les urnes, le pouvoir d’État. En se dégageant du lexique anti capitaliste ordinaire qui a été tant disqualifié dans les sphères intellectuelles et médiatiques, en multipliant les drapeaux tricolores lors de ses meetings, en réitérant les références à la patrie, à la République, ou à la laïcité (autant de thèmes souvent considérés comme impures du côté de la gauche radicale), enfin en ne laissant pas au Front national le monopole des propositions sur l'immigration et l'insécurité, le porte parole de la France insoumise est parvenu à présenter un visage adapté, crédible, cohérent sans en rabattre sur les valeurs de gauche et la radicalité générale de son programme.


Tous ces éléments contribuent à expliquer le succès en partie inattendu de ce mouvement. Si les mêmes ingrédients sont réunis dans le futur et que des conclusions de "bon sens" sont tirées, tout porte à croire que cette formidable dynamique n'est qu'un début. En attendant, on peut compter sur les jeunes insoumis, les remercier, et faire un voeu : celui qu'ils ne vieillissent pas trop vite.

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